Sommaire
Sommaire
Sauve-qui-peut la Terre

CLIMATS


Du bon usage des souliers: la vision de Jean Chrysostome



Par Nicoleta Acatrinei (1)


25.06.05

L'homélie 49 du commentaire sur l'Evangile de saint Mathieu a inspiré au prédicateur bysantin Jean Chrysostome des réflexions originales voire prophétiques sur la consommation.

Chrysostome commence sa critique par une approche très économique. Il décrit ce que l’on appellerait aujourd'hui les processus économiques qui précèdent et permettent l'usage des chaussures. Voici quelques citations.

"Ne savez-vous pas à combien de malheurs les hommes s'exposent pour aller chercher dans les pays éloignés ces ornements superflus? Il faut construire des navires, avoir des hommes pour ramer, tenir le gouvernail, hausser et baisser les voiles. Il faut que tous ces hommes renoncent à leur pays, à leurs femmes et à leurs enfants, à leur vie même, qu'ils courent les mers avec mille peines et mille périls, et qu'ils trafiquent dans des terres étrangères et barbares, et tout cela pour avoir de quoi satisfaire la vanité humaine et faire de beaux souliers? Quoi de plus honteux que cette bassesse?" (Homélie 49, 5).

Chrysostome compare la fin et les moyens, sa conclusion est abrupte: ce processus s’apparente à de la frivolité.

Ensuite il fait preuve d'esprit prothétique: "Je prévois qu'avec le temps, les jeunes gens porteront sans rougir des souliers et des habits, tout comme les femmes en portent" (Homélie 49, 5). Ce texte a été écrit en 390!

Puis son analyse devient plus réaliste et fait appel au bon sens: "Considérez-en la fin et l'usage, et vous perdrez cette vaine recherche de superficialité. Le soulier n'est-il pas fait pour aller sans crainte au milieu des boues et traverser les chemins les plus mauvais? Si vous appréhendez tant de marcher, de peur que ces souliers si précieux ne se gâtent, prenez-les donc à votre cou, ou bien attachez-les à votre tête, afin qu'ils ne servent qu'à vous parer."

“Vous riez, mes frères, mais moi j'ai envie de pleurer en vous disant cela. Car cette folie me perce le coeur, et cet attachement à des riens m'arrache des soupirs. Il y en a qui, pour éviter que leur soulier ne touche la boue, se mettront en danger de tomber dedans" (Homélie 49, 5).

Chrysostome met en évidence, dans ce paragraphe, ce que nous observons de manière évidente de nos jours. Le but de la consommation n'est plus de couvrir certains besoins tout à fait justifiés.Il est lié à l'image de soi. Il y a une déviation du but de la consommation, due à une méconnaissance de soi-même. Il y a une auto-construction de sa personnalité en fonction des images prônées par la société.

On voit que les abus de la consommation étaient déjà visibles au IV siècle. Aujourd'hui, le phénomène s’est généralisé, les dégâts sont aussi plus importants.

(1) Théologienne




Madame Swatch a eu la peau d'Astérix



19.06.05
Une nouvelle fois, Arlette Emch est parvenue à ses fins. Non contente d’obtenir déjà tout ce qu’elle veut du vieux patriarche Hayek, la blonde égérie de la maison Swatch a vaincu cette fois les réticences de la population de la commune viticole d’Auvernier, à l’ouest de Neuchâtel. Elle pourra y bâtir tranquillement son ambassade du luxe, un concept lancé en l’an 2000 sous le couvert de la marque “Dress Your Body” (DYB).

Madame la présidente de la filiale de Swatch n’a pas été pour rien en son temps journaliste et surtout porte-parole du groupe horloger. Elle connaît parfaitement le poids des slogans et des symboles. En outre, elle sait manier la carotte et le bâton. Pour rallier à sa cause les habitants indécis, elle a utilisé l’argument imparable des emplois. Ces braves gens n’allaient tout de même pas faire la fine bouche devant 500 nouveaux postes de travail potentiels. Pensez, le tiers de la population!

La menace d’une délocalisation du projet à Berne en cas de “non” a mis tout le monde d’accord. Consultés par la voie du référendum, les citoyens d’Auvernier ont approuvé à une très large majorité le dézonage du terrain viticole. De ce fait, la construction pourra débuter bientôt, si l’on en croit la promesse de Swatch qui prévoit d’investir 10 millions de francs. La morale de l’histoire? Descends ton rouge à la cave, Astérix! Cette fois Rome a eu ta peau.

La Méduse




Ma vie presque massacrée dans la ville monstrueuse


Ou l'histoire d'un empoisonnement commis par des aigrefins qui se font passer pour des banquiers dans un pays sud-américain.


Par Bruce Lavigne (1)


05.06.05

C'est une avenue constituant la colonne vertébrale d'une ville sud-américaine noyée dans son immensité, naufrageant dans ses incohérences. D'elle, on dit avec fierté qu'elle est "la carte postale de la cité" dont elle symbolise la richesse et dont elle occulte la grande misère disséminée dans le labyrinthe de ses immondes banlieues se vautrant à pertes de vue, bidonvilles accrochés à des vagues de collines chaotiques.

Le soir, dans la légendaire avenue, quand des flots de cadres en costard noir (quasiment des croque-morts) dévalent des immeubles en verre fumé abritant les sièges de certaines multinationales, quand des meutes de voitures engorgent l'asphalte à la poursuite du temps qui ne s'arrête jamais ("Notre ville fonctionne 24 h. sur 24" proclament - autre objet d'orgueil - les habitants), des fauves à deux pattes rôdent tout autour. Affamés de sang, de larmes, ils sont prêts à tous les coups tordus, s'infiltrant dans la foule pour en palper les moindres faiblesses. N'importe qui, un peu suspect, ne pressant pas trop le pas, peut s'exposer à leur férocité. Combien de gens ne perdent-ils pas la vie, ainsi, chaque nuit, dans les artères irriguant la ville monstrueuse parce qu'ils ont le défaut de regarder autour d'eux, croisant des regards, plutôt que de marcher comme ces légions de cadres et employés obsédés par le souci de perdre leur métro?

Voilà, ce soir, que je respire le grand air de la ville nettoyée par une pluie fine après des jours de sécheresse. Il est dix heures, je reviens d'une petite virée dans un resto avec un collègue. J'ai envie de profiter de cette sensation de liberté, quand la ville se vide peu à peu de sa foule et que les trottoirs ne sont plus encombrés comme en pleine journée. Je décide de prendre le bus un arrêt plus loin. Curieux : j'ai l'impression qu'on me suit. Ce soir-là, les bus arrivent au compte goutte. Je décide de lire, debout, un journal économique flétri au fond de mon sac à dos que je n'ai pas encore eu le loisir de feuilleter. Quelqu'un s'approche, cherche à me parler. Un sourire avenant que je devrais interpréter comme la trahison imminente d'un fauve prêt à attaquer. "Vous vous intéressez aux nouvelles économiques?" Quelqu'un qui a envie de discuter, pourquoi pas? Je suis un journaliste et je crois encore que toute personne se pointant peut constituer la première page d'une "story". Aucune peur ne m'envahit: mais je ferais mieux de me mettre une fois pour toutes, dans la tête, que les vrais bandits, par leur regard d'abord rassurant savent anesthésier la méfiance de ceux qu'ils ont élus comme leurs victimes.

"Oui, j'adore l'économie, c'est mon travail, je travaille pour divers journaux". Sans le vouloir, j'ouvre à cet inconnu la porte à travers laquelle il s'engouffrera pour me tuer ou presque. "Vous travaillez pour qui?" La conversation se prolongeant, parce que le bus n'arrive pas encore, je ris quand il m'annonce la couleur: "Je suis analyste de crédit dans une banque". Une grande banque, en effet, dont le nom se veut rassurant et même alléchant. Les termes financiers qu'il utilise contribuent à annihiler toute méfiance de ma part. Et cette première rencontre finit par une proposition à laquelle je ne suis pas insensible: "Si vous voulez, on se voit un de ces prochains jours, je vous dirai comment obtenir du crédit pour vous renflouer ". Eh oui, je suis aussi actionnaire d'une entreprise en difficultés et il est temps que je m'informe sur certains avantages.

Nous échangeons nos téléphones. Il me donne un numéro vert à composer mais le lendemain il (au fait, son nom, prétendument, est Lucas) m'appelle. "On peut se voir ce soir, dans un bistrot, après le boulot". Journée infernale, en vérité, saturée d'articles à boucler, de taches administratives à écluser. Sur le coup de 21 h, le téléphone sonne: la voix de Lucas résonne à l'autre bout de la ligne. "Voilà, je sors de ma banque, si ça vous arrange on peut se retrouver à l'entrée des galeries commerciales XYZ (nom fictif bien sûr, puisque je ne peux guère révéler où tout cela s'est produit, faisant l'objet d'une enquête policière en ma qualité de victime). Au fait, un collègue désire se joindre à moi. Il pourra vous donner des explications supplémentaires. Il s'appelle Marcos et je vous donne son numéro de portable au cas où vous auriez du retard." Sur une épave de papier traînant au coin de mon bureau, je note ces huit numéros et je me sape pour sortir en vue d'une soirée qui s'annonce fertile en informations.

Mes interlocuteurs sont ponctuels et Marcos aussi souriant que Lucas. Il vaut mieux, défendent-ils, nous éloigner un peu de ces galeries commerciales pour choisir un endroit au calme, dans une rue proche fréquentée la nuit par des cadres d'entreprise mettant un point final à leur éprouvante journée par la dégustation d'une chope. De la bière, c'est justement ce que Lucas et Marcos me proposent d'ingurgiter sur la terrasse d'un café face à un kiosque à journaux ouvert toute la nuit. Et la conversation s'engage: Marcos, à la peau mate évoquant la ville la plus africaine du pays, se plaint du stress ambiant. "Je suis venu ici pour me constituer un pécule mais je compte bien être transféré par ma banque ailleurs, dans un endroit plus calme où l'on jouit d'une qualité de vie supérieure. Ici, on ne vit pas, on se meurt chaque jour un peu plus et le coût de la vie atteint des sommets".

Voilà à peu près la dernière phrase dont je me souviens car pour moi, la conversation s'arrête net, là. Pendant un jour et demi, ensuite, ma conscience sera mise entre parenthèses, un grand blanc rayant mon disque dur.

C'est déjà vendredi, je n'ai pas vu le jeudi passer, sans doute midi et une voix au bout du fil m'interroge anxieusement : "C'est ton Amie Monique (nom une fois de plus fictif), tu vas mieux ? J'ai eu vraiment peur pour toi. Mais que se passe-t-il pour que tu te dépêtres dans des situations aussi glauques? Je passerai te voir cet après-midi". A côté de moi, mon collègue Oswaldo (fictif, à nouveau !) s'excite les doigts sur le clavier de son ordinateur comme si de rien n'était. En fait, tout me paraît normal. Vraiment? Monique et lui ont éprouvé les pires frayeurs, hier jeudi. Ils m'ont trouvé dans un état proche de la mort. A 9 h 30, Oswaldo n'a pas réussi à ouvrir la porte du bureau où nous travaillons, lequel me sert aussi d'appartement. Il a sonné désespérément, a crié mon nom pendant au moins 20 minutes, prêt à appeler la police. Un grand maigre à moitié à poil, entouré d'une serviette mouillée, a fini par lui ouvrir puis il s'est écroulé aussitôt. Ce mec-là, victime apparemment d'une attaque (dans toutes les acceptions du terme), c'était moi! Oswaldo n'a pas tardé à comprendre que j'avais été drogué, victime d'une forme d'agression plutôt fréquente dans la ville monstrueuse. Alerté par lui, Monique a accouru et les deux se sont occupés de moi comme si j'étais devenu moitié bébé, moitié légume. Me donnant à manger (de la soupe, des boissons énergisantes), me faisant prendre un bain, m'enveloppant dans des couvertures propres.

Ils ont eu la chance de ne pas découvrir un cadavre. "Un certain nombre de ces agressions se terminent par un assassinat", fait valoir l'inspecteur de police William, samedi quand je me décide à porter plainte, certain d'avoir repris possession de ma conscience. "Vous l'avez échappé belle". En fait, je suis tombé sur des fauves aux pattes tendres dont les griffes se sont contentées de fondre sur un notebook ramené d'un lointain séjour en Europe, planqué dans une armoire bourrée de fripes, et sur un mini-enregistreur ainsi qu'une carte bancaire. Les habits de griffe, les chaussures Adidas à 150 euros, la télévision, les appareils audio-hifi, les parfums, etc: tout ça, ils n'y ont pas touché, étrangement. Voilà qui me laisse pantois: pourquoi n'ont-ils pas fait le ménage dans mon appartement, qu'est-ce qui les a poussés à agir si vite, refermant derrière eux la porte à clef sur un épisode de plus dans leur cheminement fait de crimes, je présume, tous aussi bien prémédités les uns que les autres? Peut-être mon petit chat, espiègle et pigeant tout au premier coup a-t-il fait tomber une pile de journaux dans une pièce voisine, provoquant un effroyable boucan dans cette nuit si calme. Mais il ne s'agit que d'une supposition.

Décidément sympas, ces policiers qui prennent le temps d'enregistrer mon témoignage assaisonné de quelques propos supplémentaires tenus par Oswaldo et Monique! "Vous êtes un étranger dans cette ville impitoyable et vous attirez des gens inévitablement plus malins que vous, dont vous n'imaginez pas à quel point ils sont retors. Certains finissent même par voler à leur victime quelques organes, des yeux ou des reins" Il faut dire que ce commissariat de police est assez inédit, dans la ville monstrueuse. Les autorités l'ont baptisé "Commissariat de Police Participative avec la Population": ils en ont fait une vitrine destinée à montrer combien les forces de l'ordre sont efficaces et avides de dialogue avec la population, alors que le pays tout entier dégénère par le pourrissement de sa justice et de sa police. Il est fréquent d'entendre les gens se plaindre ainsi : "Nous avons aussi peur des policiers que des bandits, le pire c'est de tomber sur les premiers" Une sombre pensée effleure mes neurones ravivées: mes agresseurs, mercredi soir, étaient peut-être des flics dans leur vie officielle.

Un des ces trois policiers m'inspire des frissons. La main caressant un pistolet dans sa fourre de cuir abandonnée sur un bureau, il pianote, de l'autre main, sur le clavier d'un ordinateur, s'adonnant à des jeux de cartes virtuels. Il a une bidoche indécente, des yeux de fouine dissimulés sous des sourcils frémissants, me regardant en biais comme s'il allait m'attaquer. Oui, je voudrais prendre les jambes à mon coup plutôt que d'entendre les propos faussement sucrés de ces flics qui vantent leur efficacité : "Nous sommes saisis de plusieurs dizaine d'enquêtes par jour, nos moyens matériels et financiers sont insuffisants et pourtant, nous réussissons à en coffrer, des voyous!" Au passage, l'un d'entre eux, baraqué aux cheveux rasés, le type séducteur prêt à dégainer au premier coup, me demande l'équivalent de 10 euros pour procéder à une analyse de mes communications téléphoniques par des voies autres que celles appelées "judiciaires". "Vous comprenez, si nous demandons à un juge de prendre des mesures pour que l'opérateur de téléphone local autorise la divulgation de vos appels, cela mettra un mois et nous préférons agir plus vite".

Mon collègue Oswaldo me dira, après cette comédie, qu'ils n'ont pu résister à un petit graissage de patte bien naturel. Le vice de la corruption est si solidement enraciné en eux qu'ils n'hésitent pas à demander de quoi se payer une bonne bière par-devant. Imaginez ce qu'ils font par derrière! Oui, ces locaux sont féeriques : "Il y a 110 commissariats dans la ville et sa banlieue et nombre d'entre eux ne disposent même pas d'enquêteurs en permanence alors qu'ici nous sommes trois équipes n'arrêtant pas".

Mais le plus choquant, ce sera pour le lundi quand j'irai prévenir la gérante de mon compte bancaire du vol de ma carte Visa (valable seulement sur le territoire national). Je n'avais rien à craindre puisque mon compte était débiteur: comment les bandits auraient-ils pu s'offrir un week-end de rêve alors que ma carte, peu éclectique, n'autorise pas d'achats à crédit? Eh bien, nous découvrons soudain cette fraude incroyable: mes agresseurs ont réussi à s'infiltrer dans un autre compte, celui de mon épargne, pourtant sans lien aucun avec mon compte courant. Et ils ont asséché cette somme, que je croyais à l'abris de tout coup fourré, à partir d'un terminal bancaire comme l'indique le système informatique (sans pour autant préciser l'agence). Comment s'y sont-ils pris ? Certes, malgré le Valium qui me rongeait le cerveau, j'ai dû fournir plein de détails dont le code de ma carte Visa mais celle-ci, dois-je répéter, ne permettait pas de mettre la main sur mon épargne. Bien joué pour eux: je suis tombé sur de vrais professionnels qui avaient sans doute des complices dans plusieurs grandes banques de la place. Des virtuoses de la fraude!

Qu'ai-je donc-pu leur raconter, encore, cette nuit-là? Alors que j'achève la rédaction de ce reportage, la sirène d'une voiture de police rugit dans la nuit, ses phares éclaboussant de rouge les vitres de ma chambre griffées de pluie. La grande ville, assommée par un mauvais temps, paraît s'être assagie. Comme tout fauve en manque de sang, elle se réveillera demain ou après-demain, prête à courir comme chaque jour après les chiffres de son produit intérieur brut fabuleux qui impressionnent tant les journalistes étrangers. Mais d'ici-là, les policiers mi-anges mi-démons auront recueilli, derrière la porte verrouillée d'appartements feutrés, dans les terrains vagues et aux bords des périphériques interminables, des dizaines de corps incapables - contrairement à moi - de conter leur triste et fatale histoire. "Vous avez eu de la chance": ces quelques mots pleuvent sur mon âme. Il est temps de plonger dans le sommeil, sans Valium cette fois-ci.

(1) Nom fictif. Pour des raisons de sécurité, l’auteur de ce texte préfère utiliser un pseudonyme. L’histoire est absolument véridique.




Le forum social est un événement de grande qualité - Pourtant il véhicule une image trop imparfaite


Par Christian Campiche (1)


22.05.05

"Où mènent les forums sociaux? Nul ne le sait". Ce titre peu flatteur a paru au lendemain du Forum social de Bombay dans les colonnes de mon journal. L’article, en fait une interview du sociologue altermondialiste Jean Rossiaud, était signé par moi mais le titre était tronqué. Dans l’ambiance surréaliste du centre de presse situé dans la périphérie de Bombay, aux prises avec des télécoms à l’humeur changeante, j’avais délégué à mes collègues à la centrale le soin de mettre le titre en leur suggérant le texte suivant: "Où mènent les forums sociaux? Nul ne le sait, heureusement".

Ce mot supprimé - heureusement - est le plus important de la phrase, bien sûr. L’auteur de la formule savait ce qu’il disait, lui qui ajoutait dans l’interview: "Ce fut l’erreur des quatre internationales précédentes d’avoir voulu d’emblée définir leur but". Au journal, on me dit plus tard que la suppression du mot crucial avait été due à un problème de pagination: le titre comme tel était trop long, il avait fallu le couper...

Point n’est mon but de polémiquer a posteriori sur un sujet qui n’a pas porté à conséquence dans les relations toujours amicales que j’entretiens avec mes excellents confrères. Quoi qu’il en soit, cet épisode est révélateur d’un état d’esprit face aux forums sociaux. Sortis du cercle des initiés, ceux-ci ont beaucoup de peine à affirmer leur image.

Et s’ils ont cette peine, c’est peut-être aussi à eux qu’ils doivent s’en prendre. Je n’aimerais pas qu’on se méprenne sur mes propos et je le dis d’emblée: les forums sociaux sont un événement extraordinaire. Je n’ai jamais pu aller au forum roi, celui de Porto Alegre mais j’ai "fait" Florence, premier forum social européen, Fribourg, premier forum social suisse et Bombay, premier forum social mondial excentré. A chaque fois, j’ai eu un plaisir intense à découvrir ce foisonnement de débats, souvent de très grande qualité mais si nombreux qu’il faut se contraindre à faire des choix, et comme je n’ai pas le don d’ubiquité...

Je le dis d’autant plus facilement que je connais l’autre côté de la barrière, puisque j’ai été plusieurs fois à Davos. Là aussi, le public a l’embarras du choix. Par contre il est presque toujours déçu. Les discours demeurent superficiels, leur apparente technicité cache mal les blocages profonds d’un système en crise. On se voile la face, on joue à l’autruche, car l’on se rend bien compte que l’on se trouve dans une impasse. Pour en sortir, il faudrait introduire les notions d’un nouvel humanisme à Davos. Mais les responsables du forum économique, qui raisonnent avant tout en termes de rentabilité - Davos rapporte de l’or à ses promoteurs - en sont incapables. En ont-ils seulement l’intention, d’ailleurs?

Face à cette stérilité inquiétante, le label Porto Alegre apporte, je l’ai dit, une fraîcheur et un brassage d’idées bienvenu. On a l’impression, bien souvent, que les solutions aux problèmes actuels se trouvent là, sous ces tentes, dans ces aulas ouvertes à la population, dans ce monde géré par des unités de bénévoles dont on ne souligne pas assez le dévouement.

Mais alors pourquoi le forum social ne parvient-il pas à obtenir l’écho médiatique qu’il mérite? Comment expliquer ces réactions de méfiance, de dénigrement? La superficialité bien connue des grands médias comme la télévision, est-elle seule en cause? Pas seulement.

Mon explication est aussi que Porto Alegre véhicule une image trop imparfaite de ses tenants et aboutissants. Et là je reviens à mon bémol de tout à l’heure: est-ce que Porto Alegre remplit vraiment sa mission rassembleuse? Est-ce que Porto Alegre exploite vraiment et surtout parvient à donner un second souffle au formidable entraînement d’idées qu’il génère?

Le forum social, dans l’esprit du grand public, c’est les sans-terre, les dalits, la Palestine. C’est les drapeaux rouges, le coton équitable, les posters du "Che". C’est aussi les manifestations qui rassemblent des dizaines de milliers de personnes défilant joyeusement dans une ambiance carnavalesque et sur lesquelles les caméras s’attardent complaisamment. Ces moteurs de mobilisation méritent le respect mais ils paraissent parfois éculés, ils sont de toute manière surmédiatisés par rapport à d’autres thèmes importants, tout aussi présents, si ce n’est plus, dans les enceintes du forum social.

Je pense en particulier à l’environnement, à la réflexion sur le réchauffement climatique et les alternatives énergétiques - solaire, éoliennes, pour ou contre le nucléaire - , la santé - pour ou contre les OGM, le clonage - mais aussi à des thèmes socio-économiques tels que la dette, l’organisation du travail et surtout la consommation. Va-t-on continuer à créer des besoins indéfiniment? Quel sens attribuer à la notion de développement, durable ou non?

S’il tient à sortir véritablement des catacombes médiatiques, c’est aussi ce message-là que le forum social serait bien inspiré de mieux véhiculer. Le moment est délicat car après cinq ans de forums sociaux, la distinction entre "bons" et "méchants" subit des évolutions sous le coup de nouvelles stratégies qui agissent subrepticement sur les esprits. Des mouvements écologistes ne diabolisent plus le nucléaire. Au nom de l’ "éternité" de l’homme, on n’ose plus contester les manipulations génétiques. Même l’OMC, qui déclencha des levées de bouclier au point de provoquer la première manifestation antimondialiste à Seattle, en 1999, retrouve des vertus auprès de certains pays du sud.

Porto Alegre est donc à la croisée des chemins. Une nouvelle dynamique doit succéder à l’enthousiasme spontané des premières éditions. Mais vers quel idéal canaliser l’énergie et la générosité des pionniers? La tâche n’est pas facile car le forum social doit d’abord résoudre un problème d’identification. Lequel se ramène finalement au sens de l’existence. Qui suis-je, où vais-je?

(1)Texte de l'intervention à une table ronde organisée par l'association E-changer, sur le thème "5 ans de Forums sociaux mondiaux, quels apports pour la coopération?", 21 mai 2005, Fribourg




Je rêvais de photo, j'avais choisi le Brésil


Par Pierre-Yves Massot (1)


11.05.05

Nous avons passé tout l'après-midi à refaire le monde avec le Vieux Singe. C'est lui qui m'a amené à l'aéroport. Évidemment, j'ai été trop prévoyant et nous avons deux bonnes heures d'avance. Nous allons boire un café. Je lui montre au passage deux-trois trucs sur la photo tout en discutant de choses et d'autres avec conviction.

Nous nous sommes rencontrés en Russie. Il me semble que le cosaque avait été le premier à l'appeler comme ça, Stary Abisian, en russe, ça fait plus authentique. On peut dire que ce nom lui collait à la peau tel le cambouis d'une vieille Jigouli déglinguée. Plus ou moins la quarantaine, cet apôtre de la liberté avait semblé faire partie de toutes les aventures.

Lorsqu'il se lançait dans le récit de ses péripéties, c'est dans la quatrième dimension qu'il nous précipitait sans crier gare. Il savait captiver l'attention comme personne, et, pour qui voulait bien faire partie du voyage, c'était un bonheur absolu de se laisser plonger dans son univers truffé d'excentriques en tous genres. Il faut dire qu'il en rebutait plus d'un avec ses manières de rebelle malgré lui, ébouriffé de tout son être, entièrement dénué d'hypocrisie, l'oil pétillant de malice et de clairvoyance.

Il visait souvent juste, et cela dérangeait. Il avait aussi son propre langage, une sorte d'argot, il fallait beaucoup d'humour pour le décoder, son physique trahissait un passé qui l'avait mené le long des chemins de traverse. C'était un aventurier moderne, un vagabond charmeur, libertaire et surnaturellement sociable. L'homme avait tout ce qu'il faut pour ne pas laisser indifférent l'aspirant baroudeur que j'étais. J'ai écouté attentivement, pendant des heures, et j'ai énormément appris à ses cotés. J'avais déjà une fâcheuse tendance au nomadisme, cette rencontre m'aura littéralement donné des ailes.

Maintenant, c'était mon tour, j'étais en train d'attendre l'avion qui allait me mener vers mes propres aventures. J'avais choisi le Brésil, avec comme toile de fond la capoeira. Je rêvais de photo et j'avais la ferme intention de faire un livre de tout ça. Aucune idée de ce qui m'attendait, il me fallait encore apprendre le portugais, j'avais quatorze heures de vol pour m'y mettre.

(1)Photographe de presse, pyms77@hotmail.com, www.realeyes.ch, www.rezo.ch






Trente ans après, les Khmers rouges adorent Jésus


Par Chheang Bopha (1)


22.04.05

Le 17 avril a marqué le 30e anniversaire de l'avènement du règne sanglant de Pol Pot au Cambodge. Aujourd'hui, des anciens Khmers rouges se convertissent de plus en plus aux sectes évangéliques américaines qui leur offrent la rédemption des âmes. Et leur permettent d'échapper à la loi bouddhiste du karma. Reportage à Païlin, leur ancien fief.

Le missionnaire cambodgien, micro en main, commente depuis sa chaire un extrait de la Bible. Dans cette salle de réunion en bois du centre de Païlin, ancien bastion khmer rouge situé au sud-ouest du Cambodge, une cinquantaine d'habitants écoutent religieusement ce "porte-parole" de Jésus dont les portraits peints s'étalent sur les murs. Tous les regards convergent vers le prédicateur qui égrène un discours sur la rédemption. Et l'homme de foi de conclure en s'adressant aux fidèles qui ont tué : "Jésus dit que la vie a de la valeur. Comment vous, ses représentants, osez dire qu'elle n'en a pas? La vie est paisible pour celui qui croit en Jésus."

Chhim Phana, 26 ans et Bible en main, boit les paroles du missionnaire. Il s'est converti voilà sept ans au christianisme, sur les conseils de ses parents. Ces derniers, anciens combattants khmers rouges, établis aujourd'hui à Siem Reap (région des temples au nord du pays), sont devenus depuis 10 ans des inconditionnels de cette religion. "En s'engageant dans la voie de Jésus, ils ont pu échapper à leurs cauchemars et briser le cycle du mal né sous le régime de Pol Pot, explique Phana. Avant, des visions d'horreur venaient les tourmenter chaque nuit. Maintenant, on va à l'église pour que "le Jésus" (comme on dit le Bouddha, Ndlr) nous pardonne, pour nous laver de nos péchés", raconte le jeune homme qui veut aider ses parents à se débarrasser de leurs fantômes.

"Jésus accepte d'être responsable de tous les péchés que j'ai commis" Jésus aurait également "délivré" Thaong Thorn. Cet ancien soldat à la botte de Pol Pot avoue avoir tué beaucoup de monde. Séduit par les messages des missionnaires, il assure vouloir faire amende honorable. Mais son interprétation de la Bible jette le trouble : "Je suis pardonné. Et Jésus accepte d'être responsable de tous les péchés que j'ai commis", affirme-t-il avec soulagement. Depuis qu'il a adhéré à ce nouveau culte, Thorn trouve que sa famille connaît "la paix", un mot qui revient sur toutes les lèvres des convertis.

Faisant fi de la culture bouddhiste dominante, les prêcheurs chrétiens proposent aux anciens bourreaux de troquer la loi inéluctable du karma pour la "rédemption des âmes". Le message, reçu cinq sur cinq, se répand comme une traînée de poudre. Pilier du bouddhisme, le karma, dans sa forme populaire, veut que chaque être humain subisse les conséquences de ses actes (bons ou mauvais) dans cette vie-ci ou ses vies futures. C'est d'ailleurs la seule justice à laquelle a pu se raccrocher la population pour avaler le fait que leurs tortionnaires du passé vivent en toute impunité à leurs côtés.

En revanche, les ex-Khmers rouges sont les grands perdants de cette logique : la perspective de se réincarner en êtres inférieurs et de devoir subir les atrocités qu'ils ont eux-mêmes commises les remplit de terreur. Mais, sous couvert de religion et de quête spirituelle, c'est la détresse profonde d'une population qu'exploitent les sectes américaines. Jusqu'à aujourd'hui, les survivants du génocide khmer rouge (qu'ils soient victimes ou bourreaux) sont restés livrés à eux-mêmes : ni cérémonie aux morts, ni procès, ni débat national n'ont permis une quelconque réconciliation collective alors que deux des six millions de Cambodgiens ont été exterminés. Et il n'existe dans le pays pratiquement aucune structure de type psychiatrique.

Les Églises évangéliques ont vite compris où trouver les âmes en quête de paix. Trois établissements se réclamant d'obédience chrétienne ont ouvert leurs portes dans la municipalité de Païlin. Parmi eux, Bible Presbyterian, dont le responsable, Roth Phanith, a été formé à Singapour. Son prosélytisme est savamment maîtrisé. L'homme connaît le point faible de ses ouailles : "D'anciens Khmers rouges ont les mains couvertes de sang et sont prêts à les laver. Et pour cela, seul le Jésus peut les aider ! Ceux qui ont été cruels dans le passé ne changent pas comme ça ; ils ne peuvent se corriger que grâce à la religion."

Pourtant, le bouddhisme offre aussi la possibilité de se racheter, ainsi que l'explique le vénérable Yos Hut, de la pagode Langka, à Phnom Penh: "Si ces personnes ne font que le bien dans leur vie et reconnaissent leurs fautes, elles peuvent se détacher du mal commis dans le passé." Mais manifestement, cette démarche plus exigeante séduit moins que les arguments chocs des mouvements chrétiens. D'autant que les convertis bénéficient de privilèges non négligeables dans cette région particulièrement misérable. "Nous donnons des coups de pouce pour aider les villageois à améliorer leur quotidien et à envoyer leurs enfants à l'école", justifie le presbytérien. Mais Sam oung Pouv, directeur du Département provincial des cultes, relativise: "Seuls 80 sur les 2 000 convertis de notre municipalité sont sincères. Les autres sont davantage des opportunistes qui se rendent à l'église car il y a des dons à la clé!"

(1) Syfia Cambodge


Quand le "Figaro" accuse Durand de tromperie


02.03.05

Par Claude Zurcher (1)


Controverse dans le Figaro Littéraire, si plaisante à lire et qui manque tant dans nos journaux de province. Pour l'anniversaire de la troisième année de diffusion de Campus, «le magazine de l'écrit», le Figaro accuse Guillaume Durand, son animateur, de tromperie - Campus ne parle pas de littérature - et de copinage avec le milieu de l'édition. Cette semaine, Durand répond dans les colonnes du journal en rappelant, en substance, que nous sommes au XXIe siècle et que parler de littérature à la télévision, ce n'est pas chercher à copier, avec le soutien de l'image et du blabla, les grandes revues littéraires du XXe siècle.

Et alors? Rien. Assister à des accrochages entre journalistes sur la littérature est toujours délicieux; ils le font avec un si grand sérieux, une si noble pureté, un si brillant effort sur eux-mêmes qu'ils en deviennent touchants. Pourtant, personne n'est dupe. La télévision, comme les journaux, sert aujourd'hui essentiellement à faire de la promotion, soit directe en parlant d'un produit - et les auteurs sont des produits singuliers - soit indirecte en remplissant l'espace, en minutes ou en pages, entre les publicités.

L'appel grandiloquent à la liberté de la critique et de la presse est, pour l'essentiel, un mensonge entretenu par quelques vieux singes illuminés qui croient encore que les secteurs économiques de l'édition et de la télévision sont porteurs d'une mission née de la Révolution française, celle de défendre la liberté d'expression; foutaise qui embobine encore les plus naïfs des consommateurs.

Reste une question: qu'est ce que la littérature, sinon une émotion qui annonce la vie puis rappelle la vie? Tout le reste, verbiage et temps perdu. Quant à l'émission de Campus diffusée l'autre soir, je dois bien l'avouer, je ne l'ai pas suivie. Je lisais.

(1) Paru dans "La Gruyère" du 25 février 2005


"BHL, une biographie":
Un arrière-goût de négation du journalisme


28.02.05

Par Jean-Pierre Tailleur (1)


La Une – et l’immense publicité - faite par "L’Express" à "BHL, une biographie", un livre «polémique» sur Bernard-Henri Lévy, est consternante. L'essai est pauvre en analyses de fond sur l'intellectuel médiatique et contient des erreurs factuelles qui illustrent le manque de rigueur de son auteur, Philippe Cohen. On peut juste se réjouir de sa relative modération par rapport à "La face cachée du Monde", livre co-signé par le journaliste de Marianne avec Pierre Péan.

Ce dossier de "L'Express" laisse un arrière-goût de négation du journalisme. Brochure publicitaire des éditions Fayard, l’hebdomadaire dirigé par Denis Jeambar s’est contenté de reproduire des extraits de "BHL, une biographie". Le tout complété par une longue interview du philosophe, en faux contrepoint car il n'y a pas de questions qui fâchent. La discussion avec Lévy porte sur les débats intellectuels qu'il a suscités ou sur sa médiatisation, mais pratiquement pas sur les mensonges dont il est accusé. "L'Express" n'a pas mentionné dans ce numéro les autres essais sur BHL déjà parus ou à paraître. L’existence du B.A.BA du BHL, une critique mieux argumentée du «romanquêteur», n’y est pas rappelée (alors que l'hebdomadaire l’a brièvement présentée quelques semaines plus tôt). Enfin et surtout, le plus grand hebdomadaire français n'a publié aucune critique du livre de Philippe Cohen dans ce numéro. Ce vide journalistique est d'autant plus étourdissant quand on découvre de véritables travaux critiques dans des sites Internet dépourvus de moyens, comme celui du stalker.

Le Nouvel observateur a consacré deux pages pleines, de son côté, à "BHL, une biographie". Un bon papier d'Aude Lancelin, mais à fleuret moucheté. Cet essai est au mieux un récit bien écrit sur les moeurs intello-médiatiques françaises, s’attardant sur l’anecdotique. Un livre sur un loft parisien dont les habitants se chamaillent pour des causes plus ou moins abstraites, basses ou lointaines. Ainsi, ces 450 pages ne laissent apparaître rien de la France qui a le malheur d’être située hors des radars de Cohen et de BHL Hors des quatre ou cinq arrondissements fréquentés par ces lofteurs de la politique, des rédactions ou de l’université.

Une des révélations les plus intéressantes de BHL, une biographie porte sur les mensonges de l’auteur de "Qui a tué Daniel Pearl"? au sujet de son amitié avec le commandant Massoud. Mais on ne peut pas dire que Cohen ait vraiment enquêté sur ce thème. Cette information lui a été servie sur un plateau par le documentariste Christophe de Ponfilly, spécialiste de l’Afghanistan. Au fil des 450 pages, on note aussi une série d’erreurs qui rappellent que Cohen, tout comme "Marianne", n’est pas un modèle de rigueur journalistique (exemple Christine Ockrent, présentée comme éditorialiste du gratuit 20 minutes alors qu’elle écrit pour Métro). "BHL, une biographie" n’est en somme qu’un micro-phénomène artificiellement monté en épingle, car le travail de Cohen est au journalisme ce qu’un «romanquête» de Lévy est à l’investigation. Une illustration de ce qui est dénoncé, en moins brillant que ce qu'a écrit l'auteur de "La barbarie à visage humain"…



(1) Tiré du site maljournalisme.chez.tiscali.fr


Presse économique: barre à droite toute!


20.02.05

Par Christian Campiche (1)


Notre créneau est un libéralisme de droite», écrivait récemment le rédacteur en chef du magazine économique «Bilan». Il comptait peut-être rendre la monnaie de sa pièce au concurrent «l'agefi» dont le correspondant parlementaire vient de lancer l'Institut Constant, un laboratoire d'idées à côté duquel Avenir Suisse, pourtant sponsorisé par Novartis et le gratin radical, ressemble à un repaire de maoïstes. De son côté, le quotidien «Le Temps» n'en finit pas de concocter une nouvelle formule pour ses pages économiques, sous la houlette d'un ancien journaliste de «l'agefi» qui revendique lui aussi de fortes affinités néolibérales.

Tous ces journaux ont un point commun: ils montrent du doigt l'idéologie de gauche. Mais leur surenchère pour s'en démarquer est-elle vraiment authentique? On peut se le demander, en effet, tant le matérialisme libéral semble déjà l'emporter partout. En effet, la chute du mur de Berlin a désinhibé les partisans d'une économie conquérante et égoïste, obnubilée par les performances boursières. Au nom du grand casino de la mondialisation, on délocalise, on licencie en masse. Avant d'être transbordées dans les paradis fiscaux, d'immenses fortunes se créent, accentuant chaque jour la distance abyssale qui les sépare déjà de la classe moyenne, celle-ci s'imposant comme l'unique contribuable de la nation. A tel point que l'on se demande si cette catégorie de la population n'est pas en voie de paupérisation accélérée.

D'ailleurs, qu'est-ce qu'un libéralisme de droite? Et pourquoi en faire l'enjeu d'une compétition, alors que l'Etat a déjà perdu son rôle d'arbitre providentiel? Souvent issus de la grande industrie, les gouvernants tiennent des discours mâtinés de populisme où il n'est question que de réductions de déficits sur le dos de la sécurité sociale.

Les thuriféraires médiatiques de la nouvelle droite veulent se distinguer du restant de la corporation, censée être trop «à gauche». Pourtant la presse, surtout audiovisuelle, ne se distingue pas actuellement par une capacité extraordinaire à enrayer la marginalisation des faibles et des déshérités. Aux mains des annonceurs qui les font vivre, les médias participent d'une culture de la consommation où l'apparence est reine. On dope le téléspectateur aux JO ou à Star Academy. On charge les vedettes du cinéma ou de la chanson de transmettre le message politique, comme à Davos. On propulse les affaires de coeur des têtes couronnées à la une des journaux. Mais qui se préoccupe véritablement de la consti-tution européenne, des déchets nucléaires et du réchauffement climatique?

Il fut un temps où les intellectuels se réclamaient massivement des idées de gauche. Le vent a tourné, mais il souffle toujours sur un troupeau de moutons.

(1) Article publié dans "La Liberté" du 15 février 2005


La santé ne mérite pas une investigation? Allons donc!


01.02.05

Par Christian Campiche (1)


D'accord, le développement durable, s'il est très à la mode, demeure un concept touffu. Et son modèle concurrent plus radical, la décroissance soutenable, n'est pas moins abstrait. Mais ces deux projets pour le monde participent malgré tout d'une dialectique bien réelle qui est une remise en question du rôle de l'économie. Même Davos - soudainement transformé en plate-forme humaniste - s'en fait désormais l'écho, c'est tout dire: débridée, la croissance économique nuit au genre humain car elle met en péril son habitat naturel, la Terre.

Samedi 29 janvier 2005, sous l'égide du laboratoire d'idées Geduc créé par le jeune biologiste Alexandre Dufresne, s'est tenu à Genève un forum national destiné à lancer la décennie de l'éducation en vue d'un développement durable. Il a attiré de nombreux enseignants mais aussi un public attentif et critique, ainsi que le soussigné a pu le constater lors d'un débat auquel il a participé en tant que représentant de la presse écrite. Thème: «La responsabilité des médias dans une perspective de développement durable.»

Le moins que l'on puisse dire est que le métier de journaliste en a pris plein le clavier. «Les médias, parce qu'ils évoluent au sein du modèle dominant, ne sont pas à la hauteur», a lancé le biologiste Jacques Mirenowicz, responsable de «LaRevueDurable». «Ils contribuent massivement au développement non durable», a surenchéri Suren Erkman, fondateur et directeur de l'Institut pour la communication et l'analyse des sciences et des technologies (ICAST).

Face à ces attaques, les participants provenant de la presse audio-visuelle ont semblé déconcertés, comme s'ils débarquaient sur une autre planète. De fait leurs réponses trahissaient une certaine méconnaissance du sujet. Pourtant le développement durable, les médias en parlent déjà sans le savoir. Parce que les valeurs qu'il sous-tend reviennent en fin de compte à des enjeux de santé, on peut même affirmer qu'il intéresse tout le monde sans exception. Radio et télévision n'ont-elles pas chacune des émissions consacrées au contrôle que les consommateurs exercent sur les produits commercialisés?

Le problème se situe plutôt au niveau du suivi. Quand survient une catastrophe, les médias en font la une pendant quelques jours puis l'oubli s'installe. Qui écrit encore sur le Prestige ou la pollution au cyanure de la rivière Tisza? A-t-on enquêté sur les responsabilités, s'est-on demandé si les fautifs avaient été vraiment punis? Les gouvernements ont-ils tiré les leçons, ont-ils pris les mesures afin que de tels événements ne surviennent plus? Et les entreprises? De grandes lacunes existent également dans le traitement des problèmes de société tels que les OGM, les déchets nucléaires, le smog dans les villes, voire l'utilité sociale des JO.

Pour se disculper, les médias avancent leur incompétence dans le domaine scientifique. «On impute au réchauffement planétaire le recul des glaciers, la canicule meurtrière du mois d'août, mais comment savoir s'il ne s'agit pas de récupérations faciles?», argumente le patron de la Radio romande Gérard Tschopp.

Etonnants scupules. D'habitude prompts à dégainer sur le premier scandale politique, les fauteurs de guerres ou d'insurrections, les enquêteurs et reporters font les mijaurées dès qu'on leur parle de pandémies ou de pollutions. Comme si cela ne les concernait pas. Comme si la santé ne méritait pas une investigation. Alors qu'elle offrirait au contraire une réserve inépuisable de sujets plus brûlants les uns que les autres.

(1)Article publié dans "La Liberté" du 1er février 2005

Vertige
Par Christian Campiche (1)


31.12.04 - Les assureurs ont le vertige. Le retour aux bénéfices qu'ils enregistrent depuis 2003 n'ôte rien au redoutable constat: le coût global du réchauffement planétaire va doubler en très peu de temps. En 2015, par exemple, il atteindra la somme faramineuse de 150 milliards de dollars. A eux seuls, les assureurs devront en assumer annuellement près du tiers, soit environ 40 milliards.
Les experts ès sciences actuarielles sont formels: depuis une trentaine d'années, les dommages résultant de catastrophes naturelles suivent une courbe exponentielle qu'amplifient les phénomènes démographiques et économiques. Il y a quelques mois, le soussigné interrogeait Pamela Beck, physicienne d'origine genevoise, qui dirige l'unité de climatologie du groupe Swiss Re, une multinationale qui n'a rien d'une chapelle altermondialiste. Voici ce qu'elle déclarait: «La confiance exagérée dans les technologies modernes n'incite pas à la prudence. Au bord de l'Atlantique, les hôtels poussent comme des champignons. Cette tendance accroît leur vulnérabilité en cas de tempête». On mesure mieux avec le recul la portée de ces propos.
L'impact exact attribué au climat, notre interlocutrice ne parvenait pas vraiment à le quantifier. Mais elle savait une chose: les trois années écoulées n'ont pas d'équivalent: le coût en vies humaines est toujours plus lourd et la facture ruineuse. A elle seule, la sécheresse qui a sévi en Europe en 2003 a occasionné une perte de 14 milliards de dollars, autant si ce n'est plus que celle résultant des attentats contre les tours du World Trade Center à New York. Avec les tsunamis, on est encore monté d'un cran dans l'échelle des tristes records. Mais quand donc le monde politique prendra-t-il enfin ses responsabilités? ChC
(1) Article publié dans "La Liberté"
Environnement:les Indiens Kogis tirent la sonnette d'alarme
Par Philippe Zutter, journaliste indépendant, Genève


29.10.04 - "Petits frères, si vous continuez ainsi à brutaliser la nature, la Terre va trop souffrir et elle mourra. Le petit frère comprend-il ce qu'il fait?" Ce message sous forme de question a été transmis dernièrement par trois chamanes kogis, en visite en Suisse et en France, aux Occidentaux considérés par eux comme trop esclaves d'un matérialisme dévorant.
Les Indiens kogis, qui vivent en Amérique du Sud comme leurs ancêtres avant l'invasion des conquistadors au XVIe siècle, sont les représentants de la dernière société précolombienne organisée. Au nombre de 500'000 il y a 500 ans, ils ne sont aujourd'hui plus que 12'000 habitants vivant en société collective avec leur système politique, éducatif et religieux propre.
Les Kogis, les Arhuacos et les Wiwas, qui se nomment les «Grands Frères» sont établis en Colombie dans la Sierra Nevada, dont le sommet culmine à 5'775 mètres. Cette montagne, proche de la met des Antilles, est très difficile d'accès, ce qui a l'avantage de garantir leur indépendance. Les étrangers, soit les autres Colombiens, les Européens et les Américains, par exemple, qui menacent l'équilibre biologique de la Terre par leur ignorance des lois de la nature, sont considérés comme les «Petits Frères». Les trois chamanes kogis, Marcelo, Marco et Miguel, présentés par le géographe français Eric Julien lors d'un First Tuesday spécial mené avec diligence et compétence par la modératrice Geneviève Morand, sont venus en Europe pour des raisons bien précises.
Tout d'abord, tirer la sonnette d'alarme pour dire que la planète Terre est en proie à de graves déséquilibres d'ordre écologique en raison de l'avidité exacerbée des «Petits Frères» et des dégâts naturels qui s'ensuivent.
Besoin de fonds
La visite aux Occidentaux des trois chamanes, qui sont en fait considérés comme des sages auprès de leur peuple, est motivée également par leur désir de lever des fonds sur le vieux continent. Et ce uniquement pour acheter des terres situées sur leur montagne. D'ailleurs, ils ne pourraient pas faire un autre usage de cet argent, leur société fonctionnant sans pièces de monnaie ni billets de banque.
Les Kogis, qui jusqu'à une époque récente vivaient retranchés dans les hauteurs de la Sierra Nevada de Santa Marta, ont déjà pu récupérer 120 hectares de nouvelles terres situées à moyenne altitude sur lesquelles ils vivaient jadis, grâce à une souscription organisée par Eric Julien.
En procédant à l'acquisition de ces nouvelles surfaces, les Kogis ne pensent pas seulement aux humains, mais également à rétablir l'écosystème qui existait avant leur expulsion. D'ailleurs, dès qu'ils reprennent possession de leurs nouveaux biens fonciers, les Kogis organisent des cérémonies pour purifier la terre.
Le Chamane Miguel dit qu'il va «baptiser la terre violentée par les propriétaires précédents - elle a été souillée notamment par des herbicides - et « travaillée sans autorisation de Mère Nature». Une activité de «rééquilibrage spirituel» va ainsi se déployer par l'utilisation notamment de la force de la pensée.
Les Kogis, tout comme leurs voisins les Arhuacos et les Wiwas ont une conception du monde immatérielle, donc très éloignée de la nôtre. D'ailleurs, l'une des premières questions des Chamanes posées à leurs interlocuteurs européens fut:
- Pourquoi creusez-vous de si grands trous dans la terre (référence à des tunnels routiers) ?
- Pour éviter de faire un considérable détour, ce qui permet d'aller plus vite.
- A quoi cela sert-il d'aller plus vite ?
Certains esprits qualifieront ces peuples d'arriérés, de sous-développés. Et pourtant il n'existe ni pauvres ni laissés pour compte dans leur société. En outre le mot ennemi n'a pas cours dans leur langue.
En aidant les Kogis à récupérer leurs terres, on permettra à cette différence d'exister. Si ces Indiens devaient disparaître ce serait ensuite au tour des Petits Frères, pensent les chamanes.
Ces peuples de la Sierra Nevada en Colombie ont réussi à survivre à l'invasion espagnole du XVIe Siècle et à maintenir leur société égalitaire qui respecte les lois de la nature. Aujourd'hui, ils doivent subir l'intrusion de la guerrilla marxiste et celle des paramilitaires d'extrême droite. Cependant, leur culture est très forte. Elle a réussi à traverser l'histoire et l'actuelle situation de guerre civile larvée. Mais aujourd'hui, ils ont besoin de notre aide.


Chamane : le choix se fait avant le berceau
La société kogi est encadrée par des chamanes qui peuvent être considérés en quelque sorte comme des guides spirituels et scientifiques. Leur savoir ne s'acquiert qu'après 18 ans d'apprentissage dans l'obscurité.
Le choix d'un futur candidat à cette fonction commence avant la naissance et ressemble un peu à celle du Dalaï-Lama au Tibet. Les sages de la tribu repèrent déjà auprès de la femme enceinte si l'enfant à naître sera un garçon ou une fille et si l'embryon sera doté des qualités essentielles lui permettant de devenir un futur chamane.
A l'âge d'un an, l'enfant est placé dans un local obscur qu'il ne quittera pas avant l'âge de 18 ou 19 ans. Pendant toutes ces longues années, il ne verra pas la lumière du jour. Il aura, certes, la possibilité de sortir la nuit pour ses besoins naturels et ses nécessités hygiéniques. Il pourra ainsi voir la lune et les étoiles. Mais l'enseignement ne se fera que dans l'obscurité «afin d'apprendre à voir au-delà des apparences», explique le géographe français Eric Julien.
Ph.Zu


La "chasse" aux piranhas est ouverte au Cambodge

15.05.04 - Importé frauduleusement des pays voisins, le poisson-moineau faisait au Cambodge le bonheur des gourmets et des éleveurs... Jusqu'à ce que l'on s'aperçoive qu'il s'agissait d'un piranha, ce redoutable poisson carnassier. Les autorités en ont déjà fait détruire 150 000 et continuent de traquer les éleveurs.

Par Ros Dina, InfoSud-Syfia

Il est apparu soudain mystérieusement sur les étals. Et sa réputation s'est répandue comme une traînée de poudre : en une année, la chair du Trey Chap (poisson-moineau) est devenu le met le plus recherché des Cambodgiens, séduits par son goût et son prix. Pour seulement 4000 ou 5000 riels (environ 1 euro), on peut en acheter un kilo. Sur l'étal, personne ne prêtait vraiment attention à ses mâchoires : une rangée de 12 dents en haut semblables à celles des humains et en bas 8 grandes dents tranchantes. Jusqu'au jour où les fonctionnaires du ministère de l'Agriculture, des Forêts et des Pêches ont été alertés par leurs homologues des pays voisins : le Trey Chap est une sorte de piranha, ce poisson carnassier très dangereux pour les autres espèces aquatiques et même pour les hommes.

"Nous ignorions tout de ce poisson. Ce sont des spécialistes qui nous ont mis en garde lors d'un sommet régional de la Commission du Mékong", raconte Hav Visidh, chef du bureau de la pisciculture au département des pêches. Depuis décembre dernier, le gouvernement a interdit l'élevage et la commercialisation de ces piranhas. Découverts dans des bassins disséminés dans la périphérie de Phnom Penh et dans les provinces, quelque 150 000 d'entre eux, pesant entre 200 et 500 grammes, ont été détruits depuis le début de l'année.

Un ogre d'eau douce

Ce poisson appartient à l'espèce Colossoma macropomum, qui est tantôt herbivore tantôt omnivore ou carnassière comme présente au Cambodge. On ignore comment ce piranha, apparenté à la famille du Purana d'Amazonie, a été importé au Vietnam et en Thaïlande pour y être élevé illégalement. Très agressif, ce poisson gris argenté, parfois rougeâtre sur le ventre, peut peser jusqu'à 30 kilos et mesurer plus d'un mètre.

Depuis l'interdiction prononcée par le gouvernement, le Trey Chap a disparu des étals. "J'en ai vendu durant seulement trois jours, raconte une petite vendeuse. Dès que les autorités ont interdit ce commerce, j'ai cessé car je redoutais que l'on me confisque ma place au marché", confie-t-elle. Srun Tao, un pisciculteur installé près d'un lac proche de la capitale avait démarré son élevage en janvier après s'être procuré ses premiers spécimens auprès de commerçants itinérants qui se seraient approvisionnés au Vietnam. Comme d'autres éleveurs, il s'est résigné à éliminer ses poissons après avoir pris connaissance des directives du département des pêches.

La grande crainte du gouvernement c'est que ce poisson s'échappe dans la nature et cause l'extinction des 500 autres espèces existantes dans les lacs. Des appels ont été faits sur les chaînes de la télévision et de la radio publiques. Selon Hav Visidh, il resterait encore quelques élevages en activité mais les inspecteurs du département espèrent rapidement les localiser. Des études sont en cours pour mettre au point l'élevage de différentes espèces de poissons cambodgiens pour répondre aux besoins des pisciculteurs et empêcher ces importations.




Les Congolaises reconquièrent leur propre marché

30.03.04 - Pour reconquérir le marché des importations, en particulier de poisson salé, tenu jusqu'à présent par les commerçants ouest-africains, les femmes grossistes de Brazzaville ont créé une centrale d'achat. Un franc succès!

Par Solange Kibelolo, InfoSud-Syfia

"J'attends avec impatience l'arrivée des conteneurs de poisson salé du groupement des femmes, en provenance de Dakar, afin d'alimenter mon dépôt du marché de Moukondo (quartier nord de Brazzaville, Ndlr), en machoiron, thon, et sole", lance, joyeuse, Mme Nganao, rencontrée devant le nouveau dépôt de l'Association des femmes entrepreneurs. Son enthousiasme s'explique. Depuis près de trois décennies, les femmes grossistes devaient s'approvisionner auprès des commerçants ouest-africains qui détenaient de fait le monopole de ces importations. Les Congolaises ne faisaient pas le poids face à ces concurrents solidaires, organisés en groupements et disposant de gros moyens financiers. Pour reconquérir ce marché, elles ont créé il y a quelques mois une "centrale d'achat" qui commande en gros les produits et équipements dont elles ont besoin, comme le poisson salé de Dakar. Cinquante-quatre femmes qui avaient adhéré au groupement ont ainsi pu s'approvisionner à crédit. "Je me suis procurée 110 cartons de poisson salé de 9 kg chacun, au groupement. Le remboursement du capital d'achat se fera, après la vente définitive du stock qui m'a été fourni", explique Marie-Jeanne, vendeuse au marché Total (au sud de Brazzaville). Auparavant, elle ne pouvait bénéficier de telles facilités. "La bataille sur l'importation du poisson salé est très rude, ajoute-t-elle. Nous l'achetons actuellement à un prix compétitif. Ce qui était difficile avec les Ouest-Africains qui privilégient leurs frères".

S'approvisionner en gros

La centrale d'achat a débuté en juin 2003 avec 50 millions de Fcfa (76 000 €) versés par les membres co-fondateurs et les membres adhérents au Groupement d'intérêt économique (Gie). Il a été créé par des femmes entrepreneurs du Bureau de renforcement des capacités des femmes. L'objectif : obtenir des prix avantageux et réaliser des marges bénéficiaires substantielles au profit des membres. "La centrale d'achat aide, aujourd'hui, les femmes entrepreneurs à maîtriser les circuits d'approvisionnement et de distribution. Ces dernières entendent organiser leur propre chaîne de distribution et conquérir l'espace vital sur le territoire congolais, longtemps quadrillé par les commerçants étrangers", insiste Marguerite Homb, coordinatrice de ce Bureau qui encadre les femmes grossistes, les aide à se structurer en réseau, en groupement, en corporation ou en lobby, et développe des mécanismes de financement adaptés à leurs besoins.

Les femmes disposent aujourd'hui de dix dépôts implantés dans les marchés de Brazzaville. Le principal, au marché "Plateau des 15 ans", au nord de la capitale, est celui où s'opèrent la répartition et le ravitaillement des grossistes. "Dès l'arrivée du poisson salé, les mamans commerçantes viennent s'approvisionner au dépôt central", explique Michelle Manimat, animatrice sociale. Elles revendent ensuite leurs stocks aux détaillants dans les neuf autres dépôts.

Les Ouest-Africains inquiets

Sur les quatre conteneurs déjà réceptionnés, 5600 cartons ont été revendus. "Avant de livrer les cartons de poisson salé aux mamans, nous faisons, chaque fois, une enquête dans les boutiques des Ouest-Africains pour baisser le prix de vente. Car nos clientes doivent toujours acheter au bas prix", ajoute M. Manimat. "Au groupement, j'ai pu avoir le carton de thon et de machoiron à 13 000 Fcfa au lieu de 15 000 chez les commerçants ouest-africains", confirme Anne, vendeuse de poisson salé au détail au marché de Ouénzé, au nord de la ville. Face à une telle initiative, Abdoulaye, grossiste sénégalais, ne cache pas ses craintes : "La plupart des femmes grossistes vendant du poisson salé se ruent vers l'initiative de ce nouveau groupement. Il nous sera difficile de récupérer notre clientèle". Pour l'instant, les commerçants sont dans l'expectative. Thiam, un autre ouest-africain conseille d'attendre : "Observons quelques années si cette initiative va perdurer".




Obésité : comment s'y prendre ?

Par Philippe Golay, pro info

En Suisse romande, le problème que rencontrent encore auprès des adultes les diététiciennes diplômées peut se résumer en une phrase: "le médecin m'envoie chez vous, je viens, mais je ne veux rien avoir à faire". - "On doit tout faire pour eux", constate une diététicienne en poste dans un centre hospitalier universitaire.

Aux Etats-Unis, pays lourdement touché par l'obésité, les observations faites lors d'une enquête réalisée en 2000 auprès d'enfants, parents et enseignants sont aujourd'hui disponibles. Elles montrent que les enseignants observent l'isolement et le manque de confiance des enfants en surpoids. Ils les sensibilisent sur la santé mais insistent sur l'importance que le relais soit pris à la maison. Or, pour nombre de parents, le surpoids ne constitue pas un problème de santé. Cependant, ne se sentant pas à la hauteur, ils demandent de l'aide dans ce domaine afin de pouvoir communiquer de manière positive et encourageante avec leurs enfants.

La prévention devrait passer auprès des parents et enfants par les notions de " vie saine " et de " surpoids ". Il faut offrir une information pragmatique sur l'importance de l'équilibre alimentaire et de l'activité physique, un encouragement et un soutien afin que la marche à suivre soit progressive et le but atteignable, relèvent le Journal américain de nutrition clinique et la recherche nutritionnelle française. pro info



Stress : le profil psychologique du mangeur serait déterminant

Par Philippe Golay, pro info

Le stress est l'ensemble des réponses non spécifiques que l'organisme peut mettre en œuvre pour affronter les situations d'agression, et non l'agression elle-même. Plus le sujet se sent capable d'affronter une situation difficile, moins l'agent stresseur aura d'effet.

Les 5es Entretiens de nutrition de l'Institut Pasteur de Lille (juin 2003) ont montré, entre autres, que les stress bénins générés par la vie quotidienne ne sont pas de nature à induire des dysrégulations alimentaires et énergétiques. En revanche, certaines personnes pratiquant une restriction chronique de leur alimentation, dans le but de contrôler leur poids, seraient plus vulnérables et enclines à répondre aux difficultés en mangeant des aliments de goût agréable, très gras et sucrés.

Chez l'homme, les effets positifs sur le stress d'une supplémentation en magnésium sont connus.


Les cygnes meurent à Lecco


22.02.04 Ils meurent en masse, les cygnes des lacs d'Olginate, Garlate, Annone et Lecco, dans le nord de l'Italie. En cause, l'accumulation au fond de l'eau de plomb. Intoxiqués, les blancs volatiles souffrent d'anémie, troubles des centres nerveux et paralysie progressive. La mort est lente et douloureuse. Les garde-chasse n'excluent pas la disparition pure et simple du cygne de cette région italienne. Mais qui s'en soucie vraiment, à part le poète?

La Méduse



Réduire le ras-le-bol, éviter le décervelage, clarifier les idées

Par Philippe Golay/Pro Info


12.12.03 - "journalistes.ch", organe officiel d'impressum - Les journalistes suisses, dans son no 6/décembre 2003, a publié en page 15 un article intitulé "Comment faire pour bien faire… Se plonger dans l'éthique!" L'article est tiré d'une interview de Nicolas Tavaglione, cheville ouvrière du premier cours d'éthique fondamentale à l'Université de Genève en 2003.

Lieu: Uni-Mail Genève. Cadre: la formation continue à l'Université de Genève. Particularité: une première en Suisse. Evénement: nul besoin de diplôme, le programme est ouvert à tout le monde. On se retrouve huit fois huit heures au cours de huit mois en 2003. Tous dans la même salle, mais à certaines heures en petits groupes dans des ateliers. Qui, quoi? Des hommes et des femmes de terrain s'entretiennent de leurs réalités quotidiennes avec des membres du corps professoral, lesquels ont exposé préalablement leur sujet, fait part de leur approche personnelle. Objectif commun: la réflexion. But: clarifier les idées.

La justice, la liberté, la vie heureuse? Certes, mais encore la responsabilité, l'égalité, la dignité, le mal. Dont on s'ouvre parce qu'on est sage-femme, économiste, directrice, médecin. Ou documentaliste, acheteuse professionnelle, animatrice sociale, physiothérapeute, éleveur, chercheur en chimie, déléguée à la petite enfance. Ou encore maître-assistant, logopédiste, chiropraticienne, directrice de service social, étudiant, animatrice socioculturelle, coordinatrice pédagogique. Ou parce qu'on travaille comme psychothérapeute, enseignante, assistante de direction et que dans ces activités-là, également, il se passe des choses…ou ne s'en passe pas. Hélas? Tant mieux?

On ne sait plus qui croire, que penser, quoi faire, comment s'en sortir, quand il faut patienter ou réagir, où se situent les véritables problèmes, depuis combien de temps les choses sont ainsi, pourquoi on en est arrivé là. On ne sait pas où trouver les bonnes informations, ni avec qui parler. Personne ne sait qui nous sommes. Personne ne nous écoute vraiment. Pas étonnant qu'on soit dans l'incertitude, la passivité, l'indifférence. Ou alors en colère, quand ce n'est pas violent.

Y'en a ras-le-bol!

Philippe Golay (agence Pro Info) a rencontré deux participants au cours précité.

- Que peut bien attendre un médecin d'un cours d'éthique fondamentale?

"Je souhaitais acquérir certaines connaissances, découvrir des théories, des façons de réfléchir, de réagir. C'est extrêmement positif. D'abord, les participants viennent de tout horizon, discutent librement, mais aussi découvrent la façon de réfléchir des philosophes, de se mettre en relation avec nous. Cela m'a permis de comprendre un certain langage, une certaine logique qui m'apparaissaient très compliqués et maintenant s'avèrent de plus en plus simples, par exemple dans la façon de poser les questions".

"Tout n'est pas clair, mais j'ai déjà beaucoup changé dans mon approche des choses. Et puis, l'on a moins peur de constater que personne n'est d'accord, toutes les théories se valent, toutes peuvent être défendues. C'est rassurant car, en fin de compte, on ne fait pas tout faux dans la vie quotidienne, on applique la théorie de la morale, sans s'en rendre compte".

Un besoin énorme

"Il y a aujourd'hui un appauvrissement sur le plan des questions morales, probablement en raison d'une certaine façon de vivre, peut-être dû à la télévision, à la presse. Or, le besoin de retourner à des valeurs fondamentales, de rediscuter certaines d'entre elles est énorme. Toute sa vie, il faut pratiquer le questionnement. Je constate un décervelage de la population".

"Pour moi, ce genre de cours est essentiel. Je retiens de la justice qu'elle est une valeur morale extrêmement complexe, d'actualité. Et de la liberté qu'elle présente certains aspects, par exemple celui de l'accès à l'éducation, mais aussi à la façon de pouvoir décider ce qu'on veut de soi-même. Nombre de jeunes, d'adultes ne disposent plus d'aucune liberté de choisir ce qu'ils veulent connaître, faire. Actuellement, qui n'a pas une formation intellectuelle n'a accès à rien du tout, ce qui est assez bizarre dans une société où théoriquement tout est offert par Internet, la télévision, les journaux. Mais peut-être avoir accès à trop de choses appauvrit la réflexion…".

- Et vous madame, comment expliquez-vous votre présence au cours d'éthique?

"Par un état de recherche personnelle. J'ai vécu une expérience à l'occasion d'un voyage au Népal. Je n'avais pratiquement rien sur moi, ne devais rien à personne, n'étais pas obligée de travailler pour payer assurances, voiture, appartement. De ma vie, c'est la période où je me suis sentie le plus libre. Cela m'a permis de réfléchir au poids de tout ce qu'on a. Limiter ses désirs à l'essentiel réduit d'autant la dépendance".

"Quand j'ai lancé, en atelier de discussion, 'Est le plus libre celui qui n'a rien? Est-on libre de refuser la liberté?', je souhaitais interpeller les participants. Dans la vie, il faut faire un choix: celui d'être libre à tel degré, donc dans une certaine mesure, pour un certain temps. Une liberté totale se ferait aux dépens des autres".

"L'éthique est un mot en vogue parce qu'il y a dans la société un manque général de points de repères. S'étant éloigné de l'église qui en donnait, on recherche de nouvelles valeurs morales, car on a besoin de direction dans la vie. Tout le monde apprécie qu'on donne des directives à suivre, des chemins de morale dans lesquels peut-être s'investir".

"Refuser la liberté est un comportement de peur, d'angoisse, de faiblesse, dû à un manque de repères à la base. S'intéresser à l'éthique, en parler avec des personnes qui ont déjà bien étudié la question, participer à des groupes de discussion permet de trouver des repères, de choisir, et ainsi d'être libre".

Propos recueillis par Philippe Golay/Pro Info agence d'information (Lausanne). Fax 021 652 72 88 Poste : c.p. 82, 1000 Lausanne 12

La formation continue universitaire de Genève organise une 2e édition du cours Ethique fondamentale - éléments de réflexion morale. Elle se tiendra de février à décembre 2004. Inscriptions avant le 15 janvier 2004. Renseignements: Nicolas Tavaglione, Université de Genève, Département de science politique SES, Uni-Mail, bd du Pont d'Arve 40, 1211 Genève 4. Tél. 022 379 83 72, fax 022 379 83 64, e-mail nicolas.tavaglione@politic.unige.ch



Lettre de Moscou

Par Teresita Dussart


09.11.03 L'affaire Yukos le géant du pétrole russe, deuxième groupe mondial après la fusion avec Sibneft (sous réserve que celle-ci ne soit entachée d'illégalité par la nouvelle donne) n'en finit pas de faire couler de l'encre. Pour la première fois de l'après-guerre froide les fines lames de la défense des libertés individuelles et de celle du marché se retrouvent du même côté du prétoire: Sus à Vladimir Vladmirovich Poutine, auteur d'un outrage de lèse-majesté. En effet, Poutine en embastillant Michael Zhodorovski reprend ce que "la Famille" avait de droit régalien distribué à quelques élus. Et un tel crime ne saurait passer inaperçu car il faut reconnaître au clan Eltsine au moins une vertu, c'est d'avoir su gagner les faveurs des médias occidentaux.

Et pourtant les largesses d'Eltsine et de ses proches et la corruption de sa présidence dans les années 90 constituent la pierre d'achoppement avec lequel Vladimir Poutine doit chaque jour composer. Ceci se traduit par un terrain économique miné par les prébendes semées dans tous les secteurs clés. Le sous-sol de la Fédération Russe, les métaux non-ferreux, l'énergie, le gaz, le pétrole, le minerai, et même l'agriculture sont gérés par un peu moins d'une douzaine d'hommes, lesquels tout comme Michael Zhodorovski sont passés en terme de niveau de vie de l'existence d'appartements communautaires, les fameux Komunalka à des fortunes en milliards de dollars.

Mais pourquoi maintenant ? Après tout la Famille n'avait pas eu à ce plaindre jusqu'à ce jour de la diligence de Vladimir Poutine à laisser son administration être gouvernée par un pré carré de ses fidèles. A commencer par Volochine à la tête de la puissante administration présidentielle et le Premier ministre Michael Kasyanov. Sans compter toute une batterie de deuxièmes couteaux stratégiquement placés à des postes avancés de l'appareil d'état. Mais voilà, un certain nombre d'événements sont entrés en collision, dégageant de ses engagements cet ex-obscur adjoint de mairie, choisi parce qu'obscur, et propulsé aux plus hautes fonctions de l'état contre la promesse de ne rien toucher au système oligarchique mis en place. Parmi ces événements, la guerre en Irak. Ceci lui a conféré sur la scène diplomatique internationale une grande visibilité de par ses prises de position, même tardives. Du même coup, il a réussi à faire redonner de la voix à la Russie au sein du Conseil de Sécurité. C'est le premier pas vers une reconquête de respectabilité. Vladimir Poutine est depuis devenu un président dont ont cherche l'assentiment et l'alliance. Que ce soit pour le règlement de la crise au Moyen Orient ou dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, il faut désormais passer par Moscou. En quelque sorte la Russie est sortie de sa phase de latence prolongée à laquelle les pitreries éthyliques de Boris Eltsine l'avaient contrainte.

Le deuxième événement c'est très naturellement l'approche des élections pour le renouvellement de la Douma, ainsi que les élections présidentielles. La Famille aurait-elle pu survivre à une deuxième échéance électorale après son retrait officiel des affaires? Peu probable. En effet, la société notamment celle de l'information s'est démocratisée, même si c'est dans le cadre d'une liberté "sous concession d'état". Il existe donc une arène de débat face à laquelle Poutine doit défendre son mandat. Or il sait qu'il y a des faiblesses dans ce bilan. Les principales réformes, notamment celles des secteurs de l'énergie et bancaire, secteurs complètement inféodés aux majors industriels détenus par les oligarques sont demeurées lettres mortes sous cette législature, une poignée d'hommes ayant privatisé la politique. L'erreur des protégés de la Famille aura été de ne pas avoir su lâcher du lest et comprendre un minimum les besoins du pays. La plupart d'entre eux se sont donnés bonne conscience en créant, à l'instar de Michael Zhodorovski, des fondations pour quelques dizaines d'orphelins, mais c'est d'économie dont il s'agit, pas de charité! Par ailleurs si les Russes assistent à la télévision à une esthétisation du syndrome de l'oligarque au travers de toute une déclinaison de feuilletons, tous plus brutaux les uns que les autres, les possibilités de décollage économique pour un russe moyen sont inexistantes en dehors de l'économie grise parce qu'il n'y a pas eu de vraie libéralisation, il n'y a eu que confiscation des richesses. Enfin, le déclin de la Famille est aussi le fruit d'un certain nombre d'indélicatesses de ses membres les plus en vue. La dernière en date est la tentative de Michael Zhodorovski de passer par-dessus les cloches du Kremlin pour céder 40% de Yukos à ExxonMobile. Une tentative à la Roman Abramovich, un autre tycoon Russe de se défaire de ses avoirs en Russie dans la perspective des changements à venir, mais qui pour une fois n'a pas marché.

Si les critiques concernant l'indépendance de l'appareil judiciaire sont recevables puisqu'il est inimaginable que pour une action de ce genre en Russie, la justice n'ait pas agi en concertation avec le Kremlin - encore qu'il puisse s'agir d'un procès d'intention - en tout état de cause, Zhodorovski n'a rien du nouveau Soljenitsyne que l'on présente. Et moins encore d'un défenseur des droits de l'homme. On ne l'a jamais entendu s'exprimer sur la Tchétchénie. Pour ce qui concerne l'économie, c'est pour le moins paradoxal que les apôtres de la transparence et du gouvernement d'entreprise se rangent du côté des Michael Zhodorovski. En effet comment peut-on laisser dire que Yukos est une société transparente alors que près de la moitié des avoirs de l'entreprise sont détenus par des sociétés off-shore?

Toute la question est désormais de savoir, si l'on va assister à une re-nationalisation de ces avoirs, à une redistribution plus équitable selon des règles dignes de l'économie de marché ou si ces biens vont être confisqués dans les mains d'une nouvelle Famille régnante. T.D.



Lettre de Sao Paolo

Par Yann Le Houelleur


23.10.03 Notre époque semble condamnée à ne produire que des médiocrités privées et publiques. Des gens qui savent tenir sous leur charme fallacieux les médias, se répandant en belles paroles aussitôt diluées dans la déception et l'oubli. Des gens qui masquent l'absence de consistance par des sourires trop blancs. L'émail cachant les failles : tout un programme !... Nous en sommes tous réduits à vivre d'expédients, de misérables espoirs, ressassés nuit et jour, en vertu desquels tout finira par s'exacerber. Et ce qui s'annonçait une époque de réconciliations, de tolérance, de prospérité spirituelle, est un champ de bataille où plus personne ne sait déchiffrer les signes avant coureurs de la catastrophe déjà enclenchée. L'ennemi est partout, nous guettant, prêt à ne laisser aucune île de pureté et de béatitude. Il faut, pour se couler dans le moule de la modernité, avoir une double face. La première respectable. L'autre épouvantable. Le libéralisme des sentiments conduit au gouffre de toutes les permissivités.

Où sont-ils, les esprits charismatiques, capables d'injecter un souffle d'espoir, capable d 'ouvrir à la foi en un monde meilleur les portes d'une rémission ? Ne se compteraient-ils que sur les doigts d'une main ? Et s'ils existaient vraiment, les médias seraient-ils capables de les discerner, devenus des hypermarchés où le pragmatisme, le libéralisme (j'y reviens), camelotes consensuelles, font l'objet de promotions permanentes ? Il faudrait des héros montrant l'exemple et non pas de faux héros donnés en exemple. Il faudrait de fortes têtes aptes à nous dire qu'effectivement, nous sommes en guerre. En guerre non seulement contre des ennemis partout invisibles mais aussi contre nous mêmes car ces ennemis aspirent à nous corrompre, à souiller notre sang, à nous abrutir de lieux communs, d'idéologies creuses, de mythes cariés, d'images contagieuses. Et si par lâcheté ou ignorance nous cédons, face à cette attaque massive, nous entraînons dans notre chute des milliers de contemporains.

L'autre soir, une amie se plaignait : "Nous vivons la dictature de la grimace. Les gens sont tristes. Promenez-vous dans les galeries commerciales, et vous sentirez un vide." Le pire est que même le Brésil, jadis réputé allègre, régi par le soleil et ses élans de cœur, paraît avoir sombré dans une tristesse infinie. Regarder autrui, dire "bonjour" à un inconnu relève presque de l'agression. Lors d'une manifestation dans une rue du centre de São Paulo, je me suis mis à observer une femme dont le visage me rappelait une "vieille connaissance" et quelle ne fut pas ma surprise quand elle interpella un policier pour me dénoncer. Mais quel était donc le mobile de mon crime ? Vouloir échapper à la connerie ambiante, tout simplement. Et je dus m'enfuir en douce, pour avoir osé dérober un sourire. Attention : un jour viendra où regarder les autres sera considéré comme un outrage et vaudra au coupable une amende destinée à engorger les coffres du fisc.

Pauvre époque, oui, incapable de fédérer les foules autour d'une grande idée, d'idéaux reconnus par tous comme porteurs ? Il y a dix ans, le monde s'enthousiasmait pour Internet, y voyant une planche de salut économique : le bilan est bien maigre. Les idées nouvelles, les hommes se hissant au pouvoir sont réduits à ce pitoyable rôle : des bulles de savon artificiellement gonflées, qui éclatent aussitôt, ne laissant qu'une traînée de frustrations autour d'elles. Tout semble se déliter trop vite dans un monde fatigué par ses errements.

Même l'Eglise catholique, creuset de nos cultures européennes et latines, ne résiste pas aux contradictions délétères de l'époque. Il est écœurant de voir la vie d'un pape valétudinaire prolongée grâce à un bataillon de médecins lui faisant ingurgiter des tonnes de médicaments. Le Saint Père s'accrochant à la vie, désespérément, comme hanté par la peur de la mort, qui pour un chrétien est censée offrir la perspective du bonheur éternel : trop, c'est trop. Le calice est plein ! (Pardon, la coupe...) L'Eglise donne un bien triste spectacle, tombant dans le piège des jeux de pouvoir habituels, où les partants font tout pour reculer l'heure de l'effacement au risque d'infliger à l'institution dont ils devraient défendre la pérennité une sclérose précoce - et force est de constater que l'Eglise est en partie sclérosée, incapable de se réinventer, otage de courants hostiles à son rajeunissement. Or, c'est de jeunesse qu'une aussi belle institution a besoin. Au lieu de voir trembler la silhouette d'un homme au bout du rouleau, il faudrait un quadragénaire ou un quinquagénaire, vif d'esprit, dynamique, secouant la poussière autour de lui, bousculant certaines traditions se confondant avec la crispation. Un homme jeune, ferme sur les principes mais sachant faire souffler l'enthousiasme, l'audace de réagir à la sinistrose partout présente... car c'est d'enthousiasme que ce monde vieillissant, déliquescent a besoin, sous peine d'étouffer d'ici peu. YLH


Lettre de Moscou


Par Teresita Dussart


Octobre 2003 - Pas en jour sans que le terme ultimatum ne figure en ouverture d'une dépêche en actualité internationale. Le genre, celui du chantage, semble entériner la mise en bière d'un demi-siècle de diplomatie née aux forceps dans l'après-guerre. La diplomatie, une invention occidentale, épistémologie des relations internationales, une des rares productions intellectuelles et morales dont le XXème siècle eu à s'enorgueillir semble désormais emportée dans les tourbillons de la fin de la guerre froide. C'est à se demander, si ce n'était parce que les deux pôles de chaque côté du rideau de fer n'avaient été contraints de se regarder en chien de faïence pendant toute la durée de l'empire soviétique, l'esprit de détente qui animait la valse des diplomates aurait jamais existé.
En fonctionnant par associations d'idée qu'est-ce qui aujourd'hui accompagne toujours l'emploi de l'ultimatum par la seule puissance agissante au monde ? "Guerre préventive", "arme de destruction massive" et "programme nucléaire militaire". Par association chaotique, ces trois termes donnent le nouveau dogme ou, tout du moins le leitmotiv bureaucratique pour s'engager sur de nouveaux terrains opérationnels. A savoir si un état est soupçonné d'être engagé dans une démarche de recherche et développement de son armement nucléaire enrichi au grade militaire (exemple l'Iran) il ne faut pas attendre d'en avoir la preuve, il convient de mettre en marche sans plus tarder la logique de l'ultimatum. Si un état est réputé détenir des armes de destruction massive il est du devoir des nations civilisées de l'occuper. Laquelle occupation devient, au passage "libération", une perversion intellectuelle qui ne peut être interprété autrement que pour ce que c'est, la conséquence de la mutation des conseillers politiques en "spin doctors."
Or precisement l'usage de l'ultimatum est en train de générer dans les pays qui n'avaient fait que des incursions exploratoires sur le terrain de la recherche et du développement, faute de budget, faute de volonté politique ou par allégeance à quelques traités internationaux, l'idée que s'armer devient légitime pour pouvoir entrer dans une logique de dissuasion face à une menace précise, la guerre préventive. C'est le cas en Iran où plusieurs députés au Majlis, la chambre basse, ont exprimé le désir de contrer l'ultimatum des Etats-Unis en se retirant de l'AIEA. Pour ceux qui seraient déjà armés, l'exemple irakien serait de nature à les inciter à ne surtout pas désarmer. En effet l'Irak n'a été attaqué que parce qu'il ne possédait pas d'armes de destruction massive. Il ne faut avoir fait l'Académie de West Point ou celle de Saint-Cyr pour comprendre que l'on n'attaque pas une puissance nucléaire, on est là au cœur même de la logique de dissuasion. C'est pourquoi la Corée du Nord ne sera pas attaquée, la Syrie ne sera pas attaquée et le Pakistan non plus. Alors que ces deux derniers pays dont activement engagés sur des voies, certes différentes, du terrorisme international.
On constate d'ailleurs que les pays "attaquables" ont compris l'usage fait des inspections de l'ONU en Irak. Les Etats-Unis qui avaient largement infiltré le corps des inspecteurs onusiens n'ont attaqué l'Irak, qu'une fois convaincu par le résultat de ces inspections qu'il n'y avait pas de risque de se trouver confronté à une armée dotée de tels équipements technologiques. Pour mémoire, il faut se souvenir que depuis Bill Clinton la doctrine des américains dans les engagements internationaux est : pas de victimes américaines. D'où la réticence à l'époque à envoyer des troupes au sol au Kosovo. Certes cette doctrine est mise à mal en Irak, puisqu'il ne se passe pas une semaine sans victimes parmi les jeunes soldats issus des milieux les plus défavorisés de l'Amérique, mais il n'en reste pas moins que c'est un aspect sensible. Donc cette nécessité de maintenir l'incertitude est perçue comme vitale pour la survie des régimes sous ultimatum. La Corée du Nord n'autorisera pas d'inspections parce qu'elle a besoin de maintenir la pression psychologique sur la situation exacte de sa quincaillerie militaire. Après tout c'est, stratégiquement parlant, assez cohérent. On n'imagine pas, la monarchie serbe proposer à celui qui lui lance un ultimatum, l'Empire Austro-Hongrois, d'ouvrir les portes de son arsenal et ce à l'aube de la première guerre mondiale.
Un examen minutieux de tous les conflits contemporains montre à quel point tous auraient pu être évités par une action diplomatique de qualité, une analyse créative et une bonne dose d'érudition tout à la fois. Il ne s'agit pas de faire l'apologie des salauds de la planète, les Milosevic, les Saddam Hussein et les autres ni même de tomber dans un syndrome munichois, mais il s'agit de savoir si entre la guerre et la paix il y a des couloirs des traverses qui valent la peine d'être empruntés. Il s'agit de savoir si de la diabolisation de la guerre en tant que fléau on ne serait pas en train de revenir à sa banalisation, soit un retour en arrière pour un Occident qui mérite mieux que ça... TD
Les outils incontournables

09.09.03 - Le regard, le sourire, une voix chaleureuse, une poignée de main entière et non de bouts de doigts font partie des éléments pour maximiser l'impact de nos entretiens, foi de Richard Thibault qui compte plus de 15'000 heures de parole publique au théâtre, à la radio et la télévision au Canada. Cet animateur, conférencier et formateur recommande en outre d'apprivoiser l'autre, de le situer, de pratiquer l'écoute dynamique. Utilisez le langage de l'autre, lance-t-il aux lecteurs de son dernier bouquin, Devenez champion dans vos communications, paru en 2003 aux éditions Multimondes, Québec (diffusion en Suisse). L'ancien directeur des communications du club de hockey "Les Nordiques" de Québec ajoute à la liste des outils incontournables: soyez clair, résolvez les conflits, concluez l'entretien de façon constructive. Comment s'y prendre? Réponses au fil de l'histoire en neuf chapitres sur deux parties (Apprendre à se préparer et La parole en public) qu'il raconte sur 200 pages. Tonique. pro info

Kyoto: verrouillages russes
Par Teresita Dussart, Moscou


04.10.03 - Suite à la conférence sur le climat qui s'est tenue à Moscou du 29 septembre au 3 octobre 2003, il n'y a plus guère beaucoup d'espoir pour l'application du protocole de Kyoto. Dès le jour de l'ouverture, le président Vladimir Poutine a donné le ton. Sa position tient en trois axes: réticence au regard de l'intérêt national, selon lui il n'est pas possible d'estimer combien cela coûterait à la Russie. Deuxièmement, réticence sur le fait que les scientifiques ne sont pas d'accord sur la nocivité des émission de dioxyde de carbone lié à la combustion d'énergie fossile, et plus encore que celles-ci soient à l'origine de l'effet de serre. Et enfin, après tout, "deux ou trois degrés de plus ne pourraient que faire du bien à l'agriculture russe[…]". Sur cette dernière déclaration, intervenue au milieu d'un discours, on ne sait s'il s'agit d'une boutade ou au contraire, de la quintessence de l'appréciation russe sur la marche à suivre. Le doute pencherait en faveur de la seconde interprétation compte tenu du fait que le lendemain, Serge Illarianov, un des conseillers du président se la soit appropriée et ait élaboré son propos dans cette même veine. Ce qui tendrait à penser, selon les pessimistes, que les autorités russes non seulement ne souhaitent pas l'application de mesures visant au retour du niveau des émissions de 1990, d'ici à l'horizon 2012, mais iraient jusqu'à souhaiter le maintien du niveau actuel.
Certes la conférence de Moscou n'était pas une conférence politique mais scientifique. Il n'y avait donc pas de raison concrète d'espérer quoi que ce soit de nouveau. Toutefois la nomination récente d'un russe à la tête de l'Organisation Mondiale de Météorologie, sise à Genève, avait nourri quelques espoirs parmi les environnementalistes. Par ce geste, ils pensaient que la Russie y verrait autre chose que la reconnaissance de la qualité académique de ses météorologues et infléchirait ses positions. Or les dernières déclarations de celui-ci, Alexandre Bedritski, le classent parmi les faucons pour lesquels, l'effet de serre, n'est pas scientifiquement prouvé et ce, malgré la progression du nombre d'incidents climatologiques enregistrés en Russie comme ailleurs.
Derrière ce verrouillage il faut y voir le fait que la Russie, dans la division internationale du travail, n'ait pas encore réussi à faire valoir d'autres avantages que son sous-sol, en particulier ses hydrocarbures. Une diminution de la consommation d'énergies fossiles l'affecterait énormément sur le plan économique. Le principe du développement durable est ressenti ici comme une velléité de pays riche appliquée aux pays pauvres. Une tragédie pour un pays dont l'espérance de vie pour les hommes est de 59 ans et, dont le taux de cancers liés à d'autres problèmes environnementaux que l'effet de serre, est le plus important au monde. Il est assez remarquable d'ailleurs que la Fédération n'hésite pas à se représenter en pays en voie de développement - ce qu'elle est au demeurant - ou en pays développé selon l'enceinte et le moment. Néanmoins il n'y a pas de mauvaise foi dans cet argument, à savoir: "pourquoi nous et pas les autres?". Lorsque Illarionov dit "il y a quelque chose d'étrange dans le fait que les Etats-Unis et la Chine aient refusé de le ratifier et que l'on attende de la Russie qu'elle le fasse", c'est phénoménologiquement vrai. Et la pression pour que la Russie ratifie le parchemin de Kyoto est d'autant plus vive que si elle ne le fait pas, ce traité tombe en caducité dans la mesure où il doit être ratifié par 55 pays constituant 55% des émissions de gaz à effet de serre. La Russie serait donc la dernière pièce capitale perdue.
Reste que, face à l'interrogation de M. Illarianov et, par-delà, dans l'attitude rigide du gouvernement russe à gérer cette affaire dans la seule perspective de l'intérêt strictement national, on a envie de rappeler à ses bons souvenirs que c'est le concert des nations qui a permis à la Russie de sortir de la faillite soviétique. Faillite sans laquelle Gorbatchev n'aurait jamais entrepris ses réformes. C'est le FMI, la BM, les aides bilatérales, multilatérales, et tutti quanti qui ont ensuite permis au pays de faire face à sa propre gabegie et à ses erreurs de navigation. La question qui commence à se poser désormais avec une certaine acuité, est: quand est-ce que l'on va enfin savoir ce que la Russie peut faire pour le monde? T.D.