Le devoir d'informer "Notre société a été méthodiquement lancée sur une voie dont on ignore où elle mène, et ceux qui étaient censés nous éclairer sur les événements qui nous affectent ont failli à leur tâche". (Jerry Mander, politologue américain)
Par Christian Campiche (1)
Le radeau de La Méduse (lire ci-dessous) symbolise le monde actuel, en manque
de leadership. Les élus de l’hyperpuissance, l’Amérique, donnent l’impression de
naviguer à vue et de s’enliser dans une sanglante fuite en avant. La conduite
d’aventures guerrières sans lendemain l’emporte sur une réflexion capable de
redonner un véritable nouveau souffle à l’économie. La crise de confiance
atteint le consommateur moyen, confronté à des enjeux biotechnologiques qui le
dépassent mais aussi à des dérèglements climatiques inquiétants. Sans parler des
catastrophes écologiques qui découlent de la course aveugle à la
croissance.
Cette même crise de confiance est amplifiée par l'attitude des milieux officiels, censés informer la population. Lors de grandes catastrophes comme Tchernobyl, l'affaire de la vache folle, le naufrage du Prestige ou la pneumonie atypique, ils donnent l'impression de mener l'opinion publique en... radeau. Les journalistes qui exercent normalement leur métier ont toutes les peines du monde à obtenir des informations fiables.
A la nécessité de décoder les non-dit, à l'irrésistible envie d'en savoir plus sur les événements qui affectent notre environnement et notre santé, s'ajoute le besoin de réfléchir à une nouvelle éthique de la consommation. Un seul exemple: la saturation de nos autoroutes. La construction de nouvelles voies dévoreuses de paysages est-elle forcément la solution à l'engorgement du trafic? Ne vaudrait-il pas mieux redéfinir les moyens de nous déplacer?
Jusqu’où nous emporteront les apprentis-sorciers du commerce
mondial sur leur bateau devenu fou? Des bouts de ciel bleu se profilent-ils à
l’horizon? Quelles solutions envisager pour assurer son avenir à la
planète? Sauve-qui-peut la Terre.
(1) Editeur du site "Le Radeau de la Méduse"
La face cachée de la Méduse
par Olivier Le Naire (1)
Dans l'ouvrage "Le lieutenant de la frégate légère" (Albin Michel), Catherine Decours rétablit l'authentique histoire du radeau rendu célèbre par Géricault. Décapant
Avec ceux du Batavia et du Titanic, c'est le naufrage le plus scandaleux de l'Histoire. Et pourtant, une fois évoqué le fameux tableau de Géricault, que saurions-nous dire sur la tragédie de la Méduse, cette frégate qui échoua le 2 juillet 1816 au large de la Mauritanie? Dans un roman-vérité fort bien mené, approchant au plus près de la réalité des faits, Catherine Decours a passé deux ans à compulser les archives pour dévoiler sans pathos ni fioritures la face cachée de ce drame.
Le 17 juin 1816, donc, une flotte de quatre navires, avec, à sa tête, la Méduse, quitte l'île d'Aix pour aller occuper le Sénégal. A bord de la fameuse frégate, près de 400 personnes: des colons, des savants, des marins et un bataillon d'Afrique dirigé par Valmy, lieutenant boiteux dont Félicité, l'héroïne du roman, va tomber amoureuse. Lorsque, quinze jours plus tard, le navire sombre du fait de l'incompétence du capitaine Duroy de Chaumareys, qui n'avait pas navigué depuis vingt ans, ce dernier s'empare des canots de sauvetage et évacue le bord avec le gouverneur du Sénégal, son état-major, ses bagages et ses vivres, laissant civils, matelotaille et quelques officiers, soit 147 personnes, se réfugier sur un radeau. D'abord reliée aux canots, l'embarcation de fortune est ensuite délibérément larguée.
C'est alors, pour ces damnés, le début d'une errance inimaginable. Une lutte contre le froid, la faim, la soif, les tempêtes, la folie, le suicide, mais, surtout, contre la poignée d'hommes qui montent les naufragés les uns contre les autres, afin de mieux les éliminer, les voler, et d'économiser l'eau et la nourriture. Pour survivre, les 15 rescapés, dont le radeau sera retrouvé en mer treize jours plus tard, auront donc sabré leurs semblables, puis les auront dévorés après avoir bu leur urine et leur sang. Au retour, personne ne tint à faire savoir que ces miraculés étaient des meurtriers.
Cette chronique d'un naufrage annoncé qui tourna au scandale politique frappe par sa ressemblance avec l'affaire du Titanic, jusqu'à l'histoire vraie de ce musicien qui préféra rester sur l'épave et jouer un dernier air de violon. Sans doute l'un de ceux qui souffrirent le moins.
(1) Dans: "L'Express", janvier 2005 |